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Beauté : Influence des standards sur l’accessibilité des pensées liées au suicide

Beauté – Cette recherche a pour objectif de démontrer que les standards de minceur ont une influence négative sur l’accessibilité aux pensées liées au suicide. Cet impact pourrait être réduit par l’apposition d’un message d’avertissement sur les photographies retouchées.

Les standards de beauté

Mémoire de master en psychologie sociale de l’Université de Genève

Cette recherche a pour objectif de démontrer que les standards de minceur ont une influence négative sur l’accessibilité aux pensées liées au suicide. Cet impact pourrait être réduit par l’apposition d’un message d’avertissement sur les photographies retouchées.

L’étude comprend 60 femmes et 3 conditions : exposition à une image de femme mince versus ronde versus mince avec avertissement. La variable principale est l’accessibilité aux pensées liées au suicide, que l’on mesure à l’aide du temps de réaction à différentes catégories de mots lors d’une tâche de décision lexicale.

Les participantes exposées au modèle mince (stimulus menaçant) ont une plus forte activation cognitive pour les mots liés au suicide que les participantes des deux autres conditions (qui ne diffèrent pas entre eux). Plus les participantes sont insatisfaites corporellement, plus cet effet est marqué. On note un effet tendanciel pour les mots liés à l’évasion. On conclut qu’il est efficace d’éviter l’intégration du standard de minceur via l’apposition d’avertissements sur les photographies retouchées car cela réduit l’accessibilité aux pensées liées au suicide.

Interdiction de défiler si l’on est trop maigre !

Depuis quelques années, en occident, le milieu de la mode est accusé d’encourager l’amaigrissement constant des jeunes filles. En réponse à cela, et depuis la mort de deux mannequins en 2006 suite à des problèmes graves d’anorexie, les pouvoirs publics s’inquiètent. Ils tentent de prendre des mesures visant à interdire la diffusion d’images et l’emploi de jeunes filles considérées comme trop maigres. Ainsi, en Espagne, il est désormais interdit aux mannequins ayant un Indice de Masse Corporelle (IMC) inférieur à 18 de défiler, ce qui a eu pour effet de priver plusieurs top-modèles jugées trop maigres d’apparaître sur le podium à la semaine de la mode de Madrid en 2006 (Morgan, 2008). En France, une proposition de loi draconienne a été soumise en septembre 2009 à l’Assemblée Nationale (Boyer et al. 2009) : celle-ci vise à apposer un message d’avertissement sur chaque image retouchée. Elle a été relayée dans les médias anglophones (voir par exemple Erlanger, 2009 pour The New York Times), au point de donner des idées à certains ministres britanniques. L’objectif de cette loi est d’atténuer l’impact supposé négatif que les standards de minceur ont sur la santé mentale des femmes en général.

Amélioration de la prévention du suicide

C’est dans ce contexte que s’inscrit notre étude, dont l’un des objectifs est d’étudier l’impact que peut avoir un message d’avertissement, figurant sur une image retouchée, sur la santé mentale des femmes. Cela nous permettra ainsi de comprendre l’utilité et la pertinence de lois dans la veine de celle qui a été proposée en France. Nous nous proposons donc d’apporter une contribution à un problème d’actualité. Le suicide est, en effet, un phénomène qui préoccupe les sociétés occidentales. Cependant, les efforts actuels ne semblent pas encore porter leurs fruits puisque, selon l’Organisation Mondiale de la Santé (2009), près d’un million de personnes meurt encore chaque année du suicide, ce qui représente plus que toutes les guerres et homicides combinés. En outre, le taux de suicide à travers le monde a augmenté de 60% ces 45 dernières années. Il faut également préciser que le contexte socioéconomique actuel, à savoir un contexte d’après crise, laisse à présumer que le nombre de suicides pourrait continuer à croître. En effet, historiquement, ce taux augmente en période de dépression économique (e.g., Baudelot & Establet, 2008). Au regard de cette actualité, il nous paraît important de mieux comprendre l’origine des pensées liées au suicide, car nous pourrions contribuer à en améliorer la prévention.

Dans la présente étude, nous nous sommes fixé le but suivant : étudier les liens entre la satisfaction corporelle, l’exposition aux standards de minceur (avec ou sans avertissement) et l’accessibilité aux pensées liées au suicide.

Des standards de beauté inatteignables

Dans notre recherche, nous nous demandons si les standards de beauté, et plus particulièrement les standards de minceur imposés par la société occidentale, peuvent avoir une influence négative sur l’accessibilité aux pensées liées au suicide. Etant donné que les standards de beauté sont difficilement atteignables, nous postulons, sur la base de Baumeister (1990) et des résultats obtenus par Chatard et Selimbegović (2011), qu’une femme tenterait d’échapper à elle-même lorsqu’elle percevrait un décalage entre la réalité de son propre corps et les attentes de minceur de la société. Dans ce cas, la femme aurait alors un plus grand sentiment d’échec avec, pour conséquence principale, une plus grande accessibilité aux pensées liées au suicide. Diverses études, telle que celle d’Eaton et al. (2005) ont mis en évidence un lien entre l’insatisfaction corporelle, le poids perçu et les pensées suicidaires explicites chez les adolescentes. Les résultats de ladite étude suggèrent que ce n’est ni le poids réel ni l’Indice de Masse Corporelle (IMC) qui est important, mais bien la perception qu’a l’individu du décalage entre son propre corps et le standard de minceur qui compte. Notons cependant que, souvent, les relations entre les composants de l’insatisfaction corporelle et des mesures anthropométriques telles que l’IMC sont fortes et significatives (Bailey, Goldberg, Swap, Rall Chomitz & Houser, 1990).

Le rôle des médias

Davhal et Rashad (2009) viennent conforter les résultats d’Eaton et al. (2005) avec une étude qui démontre que la perception d’être en surpoids augmente de 34% le risque de penser au suicide chez les femmes, et de 22% chez les hommes. En outre, dans le cadre d’une étude longitudinale, Rodríguez Cano, Beato Fernández et Belmonte Llario (2006) démontrent que l’insatisfaction corporelle et de beauté chez l’adolescente est un facteur à prendre en compte pour prédire et donc expliquer les tentatives de suicide deux ans plus tard.

Le standard de minceur à atteindre par les femmes est largement véhiculé par les médias qui, via un mécanisme d’intériorisation des idéaux et de pression sociale, induisent de l’insatisfaction corporelle (Tucci & Peters, 2008 ; Thompson, van den Berg, Roehrig, Guarda & Heinberg, 2004). Outre l’insatisfaction corporelle, il semblerait que l’exposition aux médias amène les femmes à s’impliquer beaucoup dans leur apparence (Grabe, Ward & Hyde, 2008). Or, les femmes qui sont très investies dans leur physique éprouvent des affects plus négatifs que les autres lors de l’exposition à des stimuli du même type que ceux de notre étude (Ip & Jarry, 2008). Cependant, Polivy et Herman (2004) précisent que l’interaction entre médias et satisfaction corporelle n’est négative qu’à certaines conditions : en effet, il existerait des facteurs qui rendraient les jeunes femmes plus ou moins vulnérables. L’estime de soi pourrait notamment jouer un rôle protecteur si elle est haute (Durkin, Paxton & Sorbello, 2007).

Exposition à des stimli de minceur

En outre, il semble que ce ne soit pas le fait d’avoir de hauts standards en soi (par exemple en termes de beauté) qui génère du stress, mais bien les réponses des gens par rapport à un décalage perçu entre standards et réussites à atteindre ces standards (Van Yperen & Hagedoorn, 2008). Dans la présente étude, ledit décalage devrait être renforcé par une comparaison négative entre soi et une photo de femme mannequin très (voire trop) mince, jouant le rôle de standard inatteignable. On devrait donc, de suite, observer des effets sur la satisfaction corporelle. Il a en effet été démontré que des changements dans la satisfaction corporelle surviennent suite à une exposition à des stimuli de minceur (Durkin, Paxton & Sorbello, 2007). Dans notre étude, nous examinerons si, de la même façon, l’exposition à des stimuli de minceur influence l’accessibilité aux pensées liées au suicide.

Jusque là, nous avons cité de nombreuses études établissant un lien entre satisfaction corporelle (telle que la beauté) et pensées suicidaires explicites. Cependant, pour notre étude, nous nous concentrerons sur les pensées liées au suicide, qui sont implicites, comme nous allons à présent le voir.

La valeur prédictive des pensées liées au suicide

Plusieurs études suggèrent en effet qu’il existe des différences entre les cognitions explicites, à savoir ce que l’on appelle les « pensées suicidaires » et les cognitions implicites, qui seraient plutôt des « pensées liées au suicide ». Ces dernières sont en général de nature associative et liées à l’échec (Chatard & Selimbegović, 2011).

Des études cliniques telles que celle de Cha, Najmi, Park, Finn et Nock (2010) ont utilisé des tâches implicites pour étudier le lien entre pensées liées au suicide et futures tentatives de suicide. Dans leur étude, des stimuli apparaissaient sur l’écran d’un ordinateur et devaient être catégorisés sans tenir compte de leur signification, mais en fonction de la couleur de la police (rouge ou bleu). Dans une telle tâche (appelée tâche de Stroop), la signification du mot, pour autant qu’elle soit accessible, vient créer des interférences, et ainsi obliger le participant à prendre plus de temps pour répondre. Les différents stimuli étaient soit neutres, soit de valence négative, soit liés au suicide. Les résultats n’ont montré aucun effet sur les mots neutres, ni sur les mots négatifs. En ce qui concerne les mots liés au suicide, en revanche, les auteurs ont constaté que l’interférence lexicale était plus forte chez des sujets suicidaires par rapport à un groupe contrôle. Ce résultat suggère une plus grande accessibilité aux pensées liées au suicide de la part du groupe « suicidaire ». De plus, dans l’étude de Cha et al. (2010), l’accessibilité aux pensées liées au suicide, mais pas l’accessibilité aux pensées négatives prédit les tentatives effectives de suicide dans les 6 mois qui suivent l’étude. C’est, par ailleurs, le seul prédicteur significatif dans une analyse de régression multiple incluant différentes variables contrôles, comme la dépression ou les prédictions des psychiatres. On en conclut que les personnes suicidaires ont un biais attentionnel envers les mots qui ont un lien avec le suicide. Ce biais est plus fort chez les gens qui ont fait des tentatives de suicide, et prédit les comportements suicidaires subséquents. Cela indépendament de la satisfaction en termes de beauté.

L’accessibilité des concepts liés au suicide

Notons également que Nock et Banaji (2007) ont, eux aussi, utilisé une mesure implicite dans le cadre de la prédiction des tentatives de suicide sur la base de l’accessibilité aux pensées liées au suicide. Effectivement, ils ont utilisé des tâches d’IAT, à savoir d’association implicite entre deux construits (« Me » et « Not me » avec des photos d’automutilation) et ont montré que l’association différencie très bien le groupe contrôle du groupe « suicidaire ». De plus, il semble à nouveau que cette association est capable de prédire le comportement suicidaire à 6 mois, alors que ni les propres déclarations des patients, ni les prédictions de leur psychiatre n’y parviennent.

En somme, l’accessibilité des concepts liés au suicide et les associations mentales semblent jouer un rôle important dans le suicide. Il existerait notamment des différences dans la manière dont les individus traitent les informations en lien avec le suicide, différences qui reflèteraient leur histoire personnelle.

Beauté : la théorie de l’évasion

Une revue de littérature effectuée par Baumeister (1990) montre que le sentiment d’avoir échoué est un élément commun à beaucoup de tentatives de suicide. C’est suite à cette mise en évidence qu’a vu le jour la théorie de l’évasion (Escape Theory), qui décrit une longue chaîne d’étapes menant à une tentative de suicide, motivée par le désir d’échapper à soi. L’idée de Baumeister est que si les attentes d’un individu sont trop grandes (par exemple en termes de beauté ou perfection corporelle), que la réalité subjective est trop insupportable, ou les deux à la fois, alors le sujet se sentirait piégé, incapable de surmonter une situation qui le dépasse. Pour tenter d’échapper à cet état, il serait amené à penser au suicide.

Un phénomène similaire a été observé par Duval et Wicklund (1972), qui ont révélé le lien, chez l’individu normal, entre sentiment d’échec et envie de s’échapper. Dans leurs études, ils donnaient un feedback d’intelligence négatif à des étudiants dans une salle avec un miroir. Le fait de se contempler en train d’échouer étant désagréable, l’élève mettait moins de temps à sortir de la salle que dans une condition contrôle ou de feedback positif. Ce phénomène est d’autant plus vrai que la personne pense que cela est permanent, à savoir si on lui dit qu’elle a très peu de chance de pouvoir s’améliorer. On en conclut donc que plus il est difficile de réduire l’écart entre soi et les standards, plus on essaye de fuir.

Motivation d’échapper à soi-même

Kruglanski, Shah, Fishbach, Friedman, Chun, & Sleeth-Keppler (2002) ont, quant à eux, démontré une relation directe entre motivation et cognition. Dans leurs études, le fait d’activer de manière subliminale (ou « inconsciente ») un but ou une motivation (e.g. le mot « réussir ») avait pour effet d’activer simultanément les moyens permettant de satisfaire ce but (e.g. le mot « effort »). Ces recherches suggèrent que lorsque les individus sont motivés à échapper à un état psychologique déplaisant, les moyens permettant d’y parvenir devrait devenir automatiquement accessibles à la conscience. Dans la mesure où le suicide est un moyen d’échapper à soi (Baumeister, 1990), il semble raisonnable de prédire qu’un échec devrait activer de manière relativement automatique et spontanée les pensées liées au suicide.

Une série d’études de Chatard et Selimbegović (2011) met en évidence le fait que, lorsque les individus réalisent qu’ils échouent à atteindre des standards importants pour eux (par exemple la beauté), ils peuvent être motivés à échapper à eux-mêmes. La conséquence est une plus grande accessibilité aux pensées liées au suicide ainsi qu’aux pensées liées à l’évasion (les pensées négatives, elles, ne sont pas affectées). Nous souhaitons à présent démontrer que ces résultats s’appliquent également aux standards de beauté.

La présente étude : lien entre standard de beauté et suicide

Au vu des diverses évidences empiriques et postulats théoriques susmentionnés, nous nous attendons, dans la présente étude, à ce que les participantes aient un niveau haut d’évasion et d’accessibilité aux pensées liées au suicide lorsqu’elles sont confrontées à une photo d’une femme mannequin mince. En effet, nous supposons que l’insatisfaction corporelle et de beauté augmente après l’exposition des sujets à l’idéal de minceur, engendrant ainsi un plus grand besoin d’échapper à soi.

De plus, on attend un niveau bas d’accessibilité aux pensées liées au suicide et à l’évasion dans le cas où la participante serait exposée à une image représentant une femme ronde, car l’on postule que le fait de se comparer avec une femme ronde n’augmente aucunement la saillance de la menace, définie en tant qu’écart perçu entre soi et standard de beauté.

Beauté retouchée

Finalement, penchons-nous sur la troisième condition, qui joue un rôle exploratoire. Lorsque les participantes sont exposées à une photo de femme mince tout en étant averties par écrit qu’il s’agit d’une photo retouchée, on suppose que les résultats obtenus ne différeront pas de la condition « ronde ». En effet, il est probable que, face à ce message d’avertissement, les femmes se désengagent de la comparaison sociale en sachant que l’image ne correspond pas à la réalité et qu’elle n’est donc pas pertinente pour établir une comparaison entre leur propre corps et celui auquel elles sont exposés (Festinger, 1954 ; Goethals & Darley, 1977 ; Quiamzade, Mugny, & Darnon, 2009).

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Message d’avertissement

Un autre argument qui nous amènerait à prédire que l’avertissement a un effet protecteur est celui de l’éloignement de l’attention, où l’avertissement jouerait un effet de distraction : la participante ne se concentre plus complètement sur l’image puisqu’une partie de son attention est focalisée sur le texte. Dans tous les cas, l’avertissement réduirait la menace naturellement induite par la présentation d’une photo de femme mince “belle”.

En somme, nous prédisons un niveau bas d’accessibilité aux pensées liées au suicide dans les conditions « ronde » et « avertissement », se traduisant par un temps de réaction plutôt long dans une tâche de décision lexicale, par comparaison à la condition « mince ». Pour cette dernière, sur la même tâche, nous prédisons un temps de réaction plus court, traduisant alors une plus forte accessibilité aux pensées liées au suicide.

Méthode

Les participantes à cette étude étaient 60 femmes âgées de 18 à 35 ans, avec une moyenne d’âge de 24.47 ans (ET = 6.78). Leur poids était situé dans la norme de l’Indice de Masse Corporelle (MIMC = 21.29, SD = 2.84, min = 17.30, max = 31.60) et elles présentaient des caractéristiques relativement diversifiées quant à la religion, à l’orientation politique, à la situation financière personnelle, à la profession ou au domaine d’études et niveau actuel. La nationalité, n’avait pas d’autre intérêt que de s’assurer que toutes les participantes étaient de culture occidentale. En effet, il semble pertinent, dans le cadre de cette étude, de ne pas inclure des femmes d’origine afro-américaine ou asiatique, car des résultats de Hebl, King et Perkins (2009) ont suggéré qu’elles étaient moins concernées par les standards de minceur que les femmes occidentales.

Plan expérimental

Dans le but de tester nos hypothèses, nous avons réalisé un plan d’analyse expérimental avec trois conditions inter-sujets et une variable continue, avec un total de 20 femmes par condition. La variable continue correspond aux différences interindividuelles dans l’insatisfaction corporelle notamment en lien avec la beauté, mesurée au début de la procédure. La variable inter-sujets correspond aux 3 conditions suivantes : exposition à des photos d’une femme mince versus ronde versus mince avec un avertissement. Les variables dépendantes sont l’accessibilité aux mots en lien avec les pensées liées au suicide et à l’évasion. Dans cette étude, on a également utilisé des variables que l’on supposait modératrices, à savoir l’estime de soi, la façon de faire face à un évènement stressant en l’évitant (avoidant coping), et l’internalisation des standards culturels et des médias. Ces variables étaient mesurées au début de la procédure, avant l’exposition aux photos. La différence perçue entre le soi actuel et le soi idéal était, elle aussi, prise en compte.

A noter que l’une des participantes (ID = 37) constituait une observation extrême (outlier) sur notre mesure principale (TRsuicide) avec un z-score de 3.55 : nous l’avons donc écartée des analyses suivant scrupuleusement les recommandations de McClelland (2000), ramenant ainsi notre échantillon à 59 femmes.

Procédure et matériel

L’expérimentation a été entièrement menée en français à l’aide d’une tâche sur ordinateur créée sous le logiciel E-prime® (Psychology Software Tools, Inc.). Les passations, d’une durée approximative de 20 minutes, étaient individuelles et se déroulaient toujours dans un environnement calme. Les questions posées aux participantes sont toujours les mêmes et présentées dans le même ordre quelle que soit la condition. Nous nous attacherons à décrire en détails seulement les principales mesures, à savoir celles qui nous ont été utiles dans nos analyses.

Les participantes ont été informées que l’étude était une étude d’opinion et avait pour thème « la publicité et les processus cognitifs », notre objectif étant soi-disant d’étudier les liens entre certaines caractéristiques personnelles et le traitement cognitif des publicités. Les instructions demandaient de lire attentivement les consignes avant chacune des différentes parties présentées (caractéristiques personnelles, publicité, tâche de décision lexicale et questions complémentaires) et d’essayer de répondre à la totalité du questionnaire dans l’ordre de présentation des questions. Les différentes parties étaient présentées comme traitant de sujets différents. Les participantes ont également été informées que l’enquête était strictement anonyme et que le tout allait être traité de façon confidentielle, à des fins exclusivement scientifiques.

Echelle d’estime de soi

Pour commencer, l’échelle d’estime de soi de Rosenberg (Rosenberg, 1965 ; Vallières & Vallerand, 1990 pour la version française) a été présentée aux sujets. Elle contient 10 items à répondre à l’aide d’une échelle de Likert en 7 points. Un exemple d’item est « J’ai une opinion positive de moi-même ». Dans la présente étude, le niveau d’estime de soi a une consistance interne de.86 (alpha de Cronbach) avec une moyenne de 5.13 (SD = .97).

Puis, dans le but d’évaluer leurs stratégies pour faire face aux problèmes, il était demandé aux participantes d’indiquer leur degré d’accord avec des phrases concernant leur façon de faire et de ressentir les choses lors d’évènements stressants (Carver, Scheier, & Weintraub, 1989 ; Litman, 2006). Il était précisé que les questions ne concernaient que la manière habituelle de répondre aux évènements stressants. Un exemple d’item serait « Je refuse de croire que c’est arrivé ».

Echelle de mesure des attitudes à propos de la beauté

Enfin, la SATAQ-3, une échelle mesurant les attitudes socioculturelles à propos de la beauté et l’apparence physique (Thompson, van den Berg, Roehrig, Guarda & Heinberg, 2004 et Rousseau, Valls, & Chabrol, sous presse pour la validation française) leur était administrée, en leur spécifiant d’indiquer leur accord avec les divers énoncés. Un exemple d’item serait : « Je sens une pression à être mince venant de la télévision et des magazines ». Cette sous-échelle comporte 13 items et a une modalité de réponse sur un continuum d’accord en 5 points. Tout comme les deux échelles précédemment mentionnées, la SATAQ-3 avait essentiellement deux buts principaux dans notre étude. Premièrement, celui de jouer le rôle d’une « mesure de remplissage » (filler measure), et deuxièmement, celui de vérifier que les éventuels résultats de notre étude sont bien dus à nos variables et mesures d’intérêt. De plus, étant donné que ces échelles ont été présentées avant la mesure principale, aucun effet ne devrait être observé sur celles-ci.

Mesure d’insatisfaction corporelle

On administrait également aux participantes une mesure d’insatisfaction corporelle qui inclut les principaux standards de beauté (« Body Dissatisfaction subscale », Garner, Olmsted & Polivy, 1983) afin de tester nos hypothèses. Ladite échelle est formée de 9 items, censés évaluer le niveau d’insatisfaction corporelle. Des exemples d’items sont « Je suis satisfaite de la forme de mon corps » (item inversé), « J’aime bien la forme de mes fesses » (item inversé), ou encore « Je pense que mes cuisses sont trop larges ». Les items étaient à répondre sur une échelle de Likert en 7 points. La consistance interne de cette mesure dans la présente étude est α = .88 avec une moyenne de 3.70 (SD = 1.36).

Le stimulus visuel

Ensuite de cela, nous présentions aux participantes un stimulus visuel en leur expliquant qu’il s’agissait d’une image publicitaire d’une grande marque de vêtements. Il leur était notifié que le nom de la marque n’apparaissait pas afin de ne pas les influencer pour la tâche à venir. Nous leur demandions alors de se former une impression de la personne figurant sur la photographie, dans le but de répondre par la suite à un certain nombre de questions sur elle. Il s’agissait d’une photographie d’une femme mannequin, modifiée grâce à un logiciel de retouche, de traitement et de dessin assisté par ordinateur (Photoshop®, Adobe Systems). La photo était grossie dans la condition « ronde », et légèrement amincie dans la condition « mince » ainsi que dans la condition « avertissement », à laquelle on a simplement ajouté une phrase informant la participante que cette photo avait effectivement été retouchée. A noter que les participantes ont été aléatoirement réparties dans les différentes conditions.

Les photos de beauté

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Au total, nous avons utilisé 9 images, car dans chaque condition, afin d’éviter que les vêtements portés par la modèle ne biaisent les résultats en apportant un effet indésirable, nous avions 3 photos à disposition. Le logiciel sélectionnait alors l’une d’elles, qui était ainsi présentée à la participante. Insistons sur le fait que les photos de la condition « avertissement » étaient absolument identiques à celles de la condition « mince ». La seule différence était que nous avions ajouté une phrase informant que la photo avait été retouchée (« Photo retouchée pour modifiée l’apparence corporelle »). Au total, nous avons donc 6 photos (voir Figure 1). Dans des analyses préliminaires, nous n’avons observé aucune différence en fonction de l’habillement du mannequin. Nous avons donc éliminé cette variable répétée des analyses principales pour ne garder que les 3 conditions « mince, « ronde » et « avertissement ».

Figure 1 : Photographies présentées aux participantes.

Condition « mince » à gauche, condition « ronde » à droite.

Tâche de décision lexicale

Après cela, nous administrions aux participantes une tâche présentée comme étant une tâche de décision lexicale avec 48 items, lors de laquelle il était demandé aux participantes d’appuyer le plus vite possible sur la touche « oui » ou sur la touche « non » du clavier dès qu’elles auraient réussi à classifier les lettres apparaissant sur l’écran comme étant un mot de la langue française ou pas. Cette tâche a été utilisée avec succès dans différentes études préalables pour mesurer l’accessibilité de certains concepts ou pensées (voir par exemple Schimel, Hayes, Williams & Jahrig, 2007). Une plus grande rapidité à répondre (i.e. des temps de réaction plus courts) indiquent une plus grande activation cognitive. Dans notre étude, nous avons mesuré les temps de réaction (TR) pour différentes catégories de mots (des non-mots, des mots neutres, des mots liés au suicide, et des mots liés à l’évasion). Les mots et non-mots ont été présentés de façon aléatoire, ce qui constitue un point fort du fait que cela évite d’éventuels effets d’ordre, de fatigue ou divers autres biais expérimentaux.

Temps de réaction pour les mots liés au suicide

Nous avions 24 mots et 24 non-mots. Ces derniers correspondaient aux 24 mots avec certaines inversions de lettres. Seuls les mots ont été entrés dans la base de données, puisque les non-mots ne sont présents dans l’étude que pour brouiller les pistes. Parmi les 24 mots, 4 sont liés au suicide (suicide, corde, veine et pendu) et nous avons, grâce à eux, pu créer la variable dépendante « temps de réaction pour les mots liés au suicide ».

De plus, 4 mots sont en lien avec l’idée de s’évader (échapper, calme, paix et sereine) et permettent de créer la variable « temps de réaction pour les mots liés à l’évasion ». L’objectif de ces mots était de voir si l’on réplique les mêmes résultats que ceux pour le suicide, comme on peut s’y attendre si le suicide est en fait un moyen d’échapper à soi. Enfin, on a les 20 mots restants, qui sont neutres. Il est important de préciser que les temps de réaction supérieurs à 2’000ms ont été recodés en 2’000ms dans le but d’homogénéiser les variances, comme recommandé pour ce type de tâche (Bargh & Chartrand, 2000).

Evaluation de l’idéal de beauté

Les participantes devaient ensuite s’évaluer par rapport à leur idéal, à savoir par rapport à la personne qu’elles souhaiteraient être (Pelham & Swann, 1989). L’intégration d’une telle échelle a semblé pertinente pour comprendre l’intensité du décalage perçu, ce dernier étant à la base de la théorie de Baumeister (1990).

Une dernière partie intégrait diverses informations sociodémographiques complémentaires telles que l’âge, la nationalité, le domaine et le niveau d’études actuel, la religion, l’orientation politique, la situation financière, le poids ou encore la taille. Notons que c’est grâce au poids et à la taille indiqués par les participantes que nous avons pu créer la variable d’Indice de Masse Corporelle, selon la formule suivante :

IMC = Poids (Kg) / Taille2 (m)

Debriefing

A la fin de la passation, un bref compte-rendu (debriefing) était proposé et les participantes pouvaient alors poser toutes les questions souhaitées. Suite à cela, et après avoir été remerciée pour sa collaboration, un formulaire de consentement était signé, stipulant que la participante autorisait l’utilisation de ses données anonymes à des fins scientifiques. Un résumé des résultats était également proposé par la suite, sur demande.

Analyses préliminaires

Les corrélations globales entre les différentes mesures utilisées sont présentées dans la Table 1.

Table 1 : Corrélations de Pearson

Corrélations

 

 

Variables

IMC

IMC ES Body TRneutre TRévasion TRsuicide
-,24 ,73** -,13 -,25 -,28*
ES -,33* -,15 -,09 -,14
Body -,10 -,09 -,16
TRneutre ,71** ,70**
TRévasion ,66**
TRsuicide

**p<.01                      *p<.05                        Body = Insatisfaction corporelle                                   ES = Estime de soi

La mesure d’Indice de Masse Corporelle (IMC) est significativement reliée de façon positive avec la mesure d’insatisfaction corporelle et de beauté (r (53) = .73, p < .001). Du fait de la très forte corrélation entre ces deux mesures, nous nous trouvons confrontés à un problème de multi-colinéarité, ce qui signifie que nous ne pouvons pas les utiliser toutes deux comme variables indépendantes dans la même analyse, selon les recommandations de la littérature (Cortina, 1993). Nous avons donc, tout comme dans diverses études préalables dans ce domaine (voir p.ex. Eaton et al., 2005), travaillé avec la mesure d’insatisfaction corporelle plutôt qu’avec celle d’IMC.

Analyses principales – 1

Les analyses principales contiennent toutes les analyses nécessaires au test de nos hypothèses, et ont produit des résultats qui ont été traités suivant l’approche par comparaison de modèles (Judd, McClelland, Ryan, Muller, & Yzerbyt, 2010). Pour tester nos hypothèses, nous avons donc décomposé l’effet de la condition en deux contrastes orthogonaux, respectivement C1, qui teste notre hypothèse principale selon laquelle l’identification des mots est différente après exposition au modèle mince (codé +2) par rapport à l’exposition aux deux autres modèles (codés -1), et C2 qui teste l’hypothèse selon laquelle l’identification des mots est différente après exposition au modèle rond (codé +1) par rapport à l’exposition au modèle mince avec avertissement (codé -1). L’idée est que seul C1 devrait être significatif, si nos hypothèses se vérifient.

Grâce à ces analyses, et conformément à nos hypothèses, nous pouvons affirmer qu’il y a bel et bien un effet de la condition. En particulier, C1 est significatif, B = -.26, t(56) = -2.06, p < .05, alors que C2 ne l’est pas, B = -.02, t(56) = -.18, ns.

Analyses principales – 2

De plus, dans le but de comprendre si la condition a un effet sur l’identification des mots, et si oui, de savoir si cet effet dépend ou non du niveau d’insatisfaction corporelle, nous avons réalisé une analyse de régression multiple. Pour ce faire, nous avons tout d’abord entré l’effet simple de la condition (C1 et C2), puis le modérateur, qui est la mesure d’insatisfaction corporelle (Body), et enfin l’interaction entre ledit modérateur et la condition pour prédire les temps de réactions pour les mots neutres. On n’observe absolument rien de significatif (B = -.18, t(56) = -1.33, ns) dans cette analyse. Graphiquement, les droites sont planes et ne se recoupent pas (voir Figure 2, partie de gauche).

Nous avons refait exactement les mêmes analyses, mais sur les mots liés au suicide. Or, dans ce cas, nous constatons que l’effet de la condition C1 est modéré par le niveau d’insatisfaction corporelle, B = -.28, t(56) = -2.23, p < .03 (voir Figure 2, partie de droite). On note également que le produit d’interaction entre C2 et le niveau  d’insatisfaction corporelle n’est pas significatif, B = -.13, t(56) = -1.02, ns.

Figure 2 : Temps de réaction sur les mots neutres (figure de gauche) et sur les mots liés au suicide (figure de droite) en fonction de l’insatisfaction corporelle (beauté) et de la condition expérimentale.

Analyses principales – 3

Afin de mieux comprendre la nature de l’interaction susmentionnée (modération), nous avons analysé les pentes de régression. En particulier, nous avons calculé l’effet de la condition chez les participantes relativement faiblement et fortement insatisfaites de leur corps. Nous avons ainsi effectué la même analyse de régression que précédemment en ajoutant et en soustrayant un écart-type (SD) à la variable d’insatisfaction corporelle. Grâce à ces analyses, nous constatons que l’effet de C1 n’est pas significatif lorsqu’on le calcule à      –1SD, B = .09, t(56) = .48, ns, alors qu’il est très significatif lorsqu’on le calcule à +1SD, B = -.52, t(56) = -2.85, p = .006, ce qui est conforme à nos hypothèses.

Dans le but de savoir si les précédents résultats sont consistants sur les différents mots liés au suicide, on a refait les mêmes analyses sur chacun des mots. Pour le mot « suicide », nous avons observé que l’exposition au standard mince (vs. les deux autres conditions) réduit significativement les temps de réactions (TRs) pour les participantes relativement insatisfaites de leur corps, B = -.51, t(56) = -2.81, p < .01, mais pas pour celles qui sont relativement satisfaites, B = -.11, t(56) = -.59, ns. L’exposition au standard mince (vs. deux autres conditions) réduit significativement les TRs pour le mot « corde » chez les participantes relativement insatisfaites de leur corps, B = -.51, t(56) = -2.77, p < .01, mais pas chez celles qui sont satisfaites, B = -.13, t(56) = -.69, ns. Pour les mots « pendu » et « veine », les effets ne sont pas significatifs mais vont également dans le même sens.

Analyses principales – 4

Nous souhaitions également savoir si les résultats obtenus pour des mots en lien avec les pensées liées au suicide se retrouvaient pour des mots en lien avec l’évasion. Il s’avère que les résultats sont moins prononcés pour les mots liés à l’évasion que pour les mots liés au suicide. Cela dit, ils vont dans le même sens. Effectivement, l’effet de la condition est seulement marginal, B = -.24, t(56) = -1.83, p = .07, et la modération n’est pas significative sur les TRs pour les mots liés à l’évasion, B = -.16, t(56) = -1.19, ns. Toutefois, on observe graphiquement que l’exposition au standard mince (vs. les deux autres conditions) réduit les TRs pour les participantes relativement insatisfaites de leur corps, mais pas pour celles qui sont relativement satisfaites (voir Figure 3). En outre, l’analyse des pentes de régression montre que l’exposition au standard mince (vs. les deux autres conditions) a tendance à réduire TRs pour les mots liés à l’évasion chez les participantes relativement insatisfaites de leur corps, B = -.35, t(56) = -1.88, p < .07, mais pas pour celles qui sont relativement satisfaites, B = -.01, t(56) = -.08, ns.

Figure 3 : Temps de réaction sur les mots liés à l’évasion en fonction de l’insatisfaction corporelle et de la condition expérimentale

Analyses complémentaires

Nous souhaitions également savoir si les effets que trouvés sont ou non spécifiquement dus à l’insatisfaction corporelle. Etant donné que l’on n’observe pas de modération significative lorsque l’on remplace la variable mesurant l’insatisfaction corporelle par celle mesurant l’IMC, par celle évaluant l’Estime de soi, par celle mesurant l’évitement ou encore par la variable mesurant la pression des médias (Pressure), nous sommes tentés de conclure que les effets sont spécifiquement dus à la variable d’insatisfaction corporelle (beauté) et non pas à d’autres variables reliées.

Discussion

De manière générale, les résultats obtenus vont dans le sens de ce qui était attendu. Nous avons tout d’abord découvert qu’il y a bel et bien un effet de la condition dans le sens attendu sur l’accessibilité des mots liés au suicide. Cela fournit un support à nos deux premières hypothèses. En effet, le fait d’être exposé au modèle mince réduit le temps de réponse aux mots liés au suicide, en comparaison avec l’exposition aux deux autres modèles, suggérant une relation causale. Le mécanisme sous-jacent postulé est le suivant : si une femme est exposée à un standard de minceur, elle va répondre plus vite à des items en lien avec le suicide, du fait que l’activation cognitive est plus forte, et tout cela parce qu’elle est confrontée à une comparaison corporelle menaçante. Ce résultat va dans le sens de notre première hypothèse, puisque nous postulions que, lorsqu’une femme est confrontée à un standard de minceur et de beauté difficilement atteignable, cela rend saillante la perception d’un échec entre soi idéal et réalité, provoquant ainsi une plus grande envie d’échapper à soi, et donc une plus grande accessibilité aux pensées liées au suicide.

Discussion – 2

En accord avec notre seconde hypothèse, nous observons en outre que le temps de réponse pour les mots liés au suicide ne diffère pas significativement dans le cas de l’exposition à un modèle rond que dans celui de la présentation d’une photo de modèle mince avec avertissement. Ainsi, il semble que l’avertissement ait l’impact escompté, à savoir réduire, voire annihiler les effets de la comparaison corporelle menaçante. Le processus sous-tendu par un tel résultat pourrait bien être le fruit d’un désengagement mental de la part de la participante vis-à-vis d’une comparaison sociale devenue alors non-pertinente. Cependant, nous ne devons pas négliger le fait que rien n’indique que ledit résultat ne soit pas une conséquence d’un autre effet, tel que celui de la distraction. Néanmoins, quelle que soit l’explication sous-jacente à ce résultat, nous garderons en mémoire l’information la plus importante, à savoir que l’avertissement a un effet bénéfique pour réduire l’accessibilité des pensées liées au suicide suite à l’exposition à un standard (quasiment inatteignable) de minceur / beauté.

Discussion – 3

En outre, nous avons pu constater que l’effet de la condition est modéré par le niveau d’insatisfaction corporelle. Nos résultats indiquent que plus le niveau d’insatisfaction corporelle est élevé, plus le fait d’être exposé au modèle mince réduit le temps de réponse pour les mots liés au suicide, cela en comparaison avec le fait d’être exposé aux deux autres modèles. Ainsi, plus une femme est insatisfaite de son corps, plus elle aura un accès privilégié à des pensées liées au suicide lorsqu’elle est confrontée à un standard très élevé de minceur ou de beauté. Inversement, plus une femme sera satisfaite de son propre corps, moins elle aura accès à des pensées en lien avec le suicide ou avec l’évasion. Ces résultats sont très cohérents avec les hypothèses.

Discussion – 4

De plus, nos analyses nous permettent de constater que les précédents résultats sont consistants sur les différents mots liés au suicide. Effectivement, que ce soit de manière significative ou tendancielle, pour le mot « suicide » et ceux qui y sont liés, le fait d’être exposé à la photo du modèle mince (ou de beauté) réduit les temps de réponse pour les participantes relativement insatisfaites de leur corps, mais pas pour celles qui sont relativement satisfaites.

L’effet de la condition est spécifique aux mots liés au suicide, dans le sens où nous n’avons pu observer aucune interaction significative pour les mots neutres. Par contre, on retrouve un effet similaire à celui des mots liés au suicide pour les mots liés à l’évasion, bien qu’il soit moins prononcé dans cette étude. Ce résultat va dans le sens de nos hypothèses, puisque nous postulions que les pensées liées au suicide découlent d’un désir de s’évader de soi, pour échapper à un état désagréable.

Discussion – 5

Finalement, l’effet de la condition qui a été démontré dans nos analyses semble spécifique à la variable d’insatisfaction corporelle, du fait que nous ne retrouvions pas les mêmes résultats avec des variables différentes bien que reliées telles que, par exemple, celles d’Indice de Masse Corporelle, d’estime de soi, ou encore de pression des médias à internaliser les standards culturels.

Beauté : Grâce à notre étude, le lien entre standard de minceur et insatisfaction corporelle dans le cadre de l’accessibilité aux pensées liées au suicide est désormais établi. Cela a pour effet de rendre la contribution de notre recherche à la problématique actuelle du suicide non négligeable. En effet, nous savons à présent que l’exposition constante des femmes occidentales à des standards de minceur inatteignables a un impact négatif sur leur santé mentale. Cela provoque effectivement chez certaines d’entre elles, à savoir les plus insatisfaites de leur corps, la perception d’un réel décalage entre réalité et idéaux, engendrant ainsi une sensation d’échec et un état désagréable, auquel elles souhaitent échapper. Les moyens les plus fréquents pour y parvenir semblent liés aux concepts d’évasion et de suicide, du moins aux pensées implicites qui s’y rattachent. Or, nous savons, grâce à la littérature (voir par exemple Cha et al., 2010), que les pensées implicites liées au suicide sont prédictives de tentatives effectives plusieurs mois après (tout du moins chez les personnes ayant un parcours suicidaire).

Discussion – 6

Nous concluons donc qu’une bonne technique pour améliorer la prévention du suicide serait d’éviter l’exposition répétée des femmes à des images de minceur, dans le but d’empêcher l’intégration de ce standard de beauté et les éternelles comparaisons sociales négatives qui s’y rapportent. Cela étant relativement impossible dans notre société de consommation actuelle, un remède alternatif, moins utopique, mais semble-t-il tout aussi efficace, serait justement l’adoption de lois ou de chartes obligeant à apposer un message d’avertissement sur toute image diffusée ayant été retouchée. Ainsi, notre recherche permet d’apporter un support solide à l’utilité de lois telles que celle qui a été proposée en France par la députée Valérie Boyer (2009), ou encore à la pertinence d’interdictions de défiler à des modèles trop maigres comme ce qui a été fait à Madrid en 2006.

Au vu de ces différentes constatations, nous concluons que la théorie de l’évasion de Baumeister (1990), qui associe l’échec par rapport aux standards avec le suicide, et qui avait déjà été mise en relation avec les pensées implicites d’évasion et de suicide par Chatard et Selimbegović (2011), est applicable aux standards de beauté.

Cependant, notre étude est loin de répondre à toutes les questions que nous serions en droit de nous poser.

Recherches futures

Nous souhaiterions notamment savoir si, chez les femmes relativement insatisfaites de leur corps (par exemple au niveau de la minceur ou de la beauté), l’augmentation des pensées liées au suicide est causée par l’augmentation des pensées liées à l’évasion ou si, au contraire, l’augmentation des pensées liées au suicide est à l’origine de l’augmentation des pensées liées à l’évasion, dans le cas bien sûr où l’une des variables serait la conséquence de l’autre. Les deux possibilités sont actuellement supportées par nos données. Pour pouvoir en savoir plus, il faudrait mesurer les pensées liées au suicide et les pensées liées à l’évasion dans deux tâches séparées, l’une après l’autre, puis vice-versa. Or, dans notre étude, les deux types de pensées sont mesurés simultanément, puisque les mots et non-mots de la tâche dite lexicale ont été présentés aléatoirement. Bien que cela représente, sans conteste, une technique avantageuse pour éviter certains biais expérimentaux, les deux types de pensées devraient être mesurés séparément pour permettre une analyse de médiation (Baron & Kenny, 1986). La mise en évidence d’un éventuel médiateur semble d’autant plus importante dans le futur que ce n’est pas non plus très clair chez Chatard & Selimbegović (2011).

Recherches futures – 2

De plus, afin de mieux comprendre l’impact d’un avertissement apposé au bas d’une image retouchée, il semble nécessaire, dans de futures recherches, de parvenir à isoler le mécanisme sous-jacent. A cet égard, nous devons reconnaître que nos données ne nous permettent pas d’y parvenir. Il paraît important d’éclaircir dans quelle mesure l’effet est dû au désengagement d’une comparaison sociale rendue inutile, et quelle part de l’effet est due à la distraction engendrée par la simple lecture du message, pour autant qu’il s’agisse-là des processus explicatifs en cause. Pour tester l’hypothèse selon laquelle l’effet de notre message d’avertissement est dû à la distraction, il suffirait de répéter l’opération effectuée dans la présente étude, mais avec différents messages, de contenu neutre notamment. Cependant, le fait de trouver des résultats en faveur de ladite hypothèse ne signifierait pas forcément que celle de comparaison sociale soit fausse (et inversement). Ces deux hypothèses ne sont pas nécessairement mutuellement exclusives.

Recherches futures – 3

Notre recherche étant la première à montrer un effet salutaire des messages d’avertissement apposés sur des photographies retouchées, elle apporte ainsi des preuves scientifiques pour étayer les suppositions des politiciens au sujet de lois telles que celle proposée par Boyer (2009). Pour cette raison, il serait intéressant, dans le futur, d’étudier l’impact à long terme de tels messages. Il est possible par exemple qu’au bout d’un certain temps, les gens n’y prêtent plus attention, soit par évitement de la peur, soit par effet d’habituation. Il serait donc pertinent d’étudier comment limiter de tels effets. Une telle recherche serait d’autant plus appropriée qu’actuellement, le débat sur les messages d’avertissements apposés sur les photos de mode pour protéger les consommateurs semble prendre de l’ampleur.

Et vous ?

Si cet article vous a parlé, si vous souffrez de comparaison entre vous-mêmes et les images retouchées de “femme parfaite” dans les médias, si vos standards de beauté sont si élevés qu’ils sont inatteignables, n’hésitez pas à consulter une psychologue spécialiste en psychothérapie à Genève.

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